GARDENS_fragments de la narrative transversale

Par Toupance Sacha, 26/05/20

Fragments décousus de la narrative transversale... 


Cette année, les deux lieux investis  par [ALICE] sont des sites se trouvant au bord du Rhône et de l’Arve. L'un est appelé "le site du Galpon" révélant une zone industrielle cachée par des arbres et qui mêle des zones publiques et privées. Le site abrite le Théâtre du Galpon ainsi qu’un débarcadère. L'autre est appelé "le site de la Mangrove" en référence aux grandes racines apparentes des arbres à proximité de l'eau, suggérant un lien fort avec son état d'origine naturelle. Le site posséde une vaste clairière sur laquelle s'est organisée au sein de la volée une soupe avant les examens d’hiver.

Les chemins pédestres menant aux lieux se sont créés presque naturellement grâce à la curiosité des visiteurs. Ces lieux, enveloppés par la canopée, présentent des caractères à même d’en faire des endroits chaleureux et à taille humaine. Comme un rappel à la source, le Rhône est omniprésent par son courant. L’accès à l’eau réveille l’inspiration et la créativité des passants, connectant les deux sites. 


La première année d’études en architecture est considérée comme le démarrage d’une nouvelle perspective face au monde.

Ensemble, par groupes de 6 à 20 étudiants, les individualités s’allient afin de constituer une structure humaine globale, fruit des connaissances acquises lors des précédentes phases de l’année académique.


Les deux sites avaient heureusement été arpentés en début de semestre. Mesurés, analysés, cartographiés, esquissés... Un lien étroit était déjà établi au moment de déserter les ateliers. Il est alors devenu complexe que de s’y projeter une fois que l’impossibilité d’y retourner s’était confirmée. Les souvenirs – matériels ou non – ont donc revêtu une importance capitale. Commença à s’y mêler un imaginaire, plus ou moins important, du moins nécessaire à la conception des projets.

l est aussi possible d’affirmer que cet imaginaire a toujours été là, dès le premier rapport avec ces sites, que ce soit par des visualisations instinctives ou la projection de caractéristiques qui ne relèvent que d’un filtre subjectif au travers duquel ces espaces sont appréhendés. Puis, plus simplement, par les projections hypothétiques des intentions de projet. Les sites mentaux se modifiaient à mesure que les projets se précisaient.

A l’annonce des mesures de distanciation sociale, la nouvelle méthode d’apprentissage a permis de faire vivre une expérience d’adaptation radicale, notamment face à l’abandon des outils usuels correspondant à ceux de la première année d’architecture.


L’adaptation a fait naître une réflexion désormais digitale vis-à-vis des projets, en permettant une précision des maquettes aisée et irréprochable. Ces enjeux technologiques déforment visiblement la réalité constructive et font questionner la place de l’artisanat dans les gestes d’élaboration des projets.  

Les choses sont peut-être devenues troubles lorsqu’il était question de se projeter dans des HOUSES faisant intervenir des programmes communautaires. Il fallait imaginer de potentiels usagers qui expérimentaient ce qu’il était désormais impossible de faire, concevoir des espaces de rencontre des corps. Il est légitime de se demander ce que l’isolement social a eu comme conséquence sur la conception de ces projets. 


Ce qu’il est possible de dire, c’est que l’hypothèse qui propose que la distanciation sociale et la fermeture des espaces communs de conception des projets ont provoqué une plus grande diversité des imaginaires est intéressante.

Si une construction en chantier des projets avait été menée, il est peut-être vrai de penser que cet imaginaire se serait métamorphosé pour s’accorder à la réalité construite. Du moins, la construction limiterait dans une certaine mesure les projections mentales sur ces lieux. Mais ces sites sont aujourd’hui vierges, intacts et les constructions ne sont que des fantômes projetés. Peut-être qu’il existe alors une richesse des imaginaires, une réelle variété de ces projections. Peut-être même que chaque personne ayant travaillé à un même projet possède sa propre interprétation et projection de ce à quoi la proposition ressemblerait une fois construite.


Première résurgence pour tous de la matérialité; ce livre. S’il est conçu d’abord numériquement, il instaure une nouvelle forme de construction tangible, requiert de se projeter dans une réalité qu’il sera possible d’expérimenter physiquement. C’est là peut-être l’inverse des logiciels de conception par ordinateur, qui ont tendance à annihiler toute question d’échelle par la possibilité de zooms intempestifs et l’institution d’un rapport divin aux projets modélisés. Ce retour de l’échelle humaine et expérimentée rappelle des notions de mesure et la construction commune du livre dans les échafaudages formels des logiciels de conception graphique évoquent des principes mis à l’épreuve à MEASURES et SCAFFOLDING.

Se pose à présent la question du démontage. De la même façon que des projets construits auraient été démontés intervient une procédure similaire pour les projets contenus dans ce livre. Pourtant, quelque chose semble impérissable. L’énergie déployée dont transpire ce livre ne saurait s’éteindre si simplement. La force de ces HOUSES est aussi didactique. Leur conception marque le début de multiples trajectoires. Le démontage n’est peut-être pas tant une perte qu’une transformation.


L’aspect primordial de ce livre relève du fait qu’il soit devenu en fin de semestre un véritable moteur du projet par ce qu’il imposait; rationalisation des propos, clarification et création de documents, interrogation de l’unité des projets et de la cohérence transversale. Une telle construction orchestrée par 146 étudiants possède d’une certaine façon les indices de son démontage. Elle est un acte de cristallisation des projets, matérialise l’aboutissement et le processus d’une recherche. Elle fait état d’un avant et questionne l’après. Cette réflexion ouverte, le démontage commence.